Une société inclusive est une société sans exclusivités

par Charles Gardou Anthropologue et professeur à l’Université Lyon 2

         L’ambition inclusive bute sur l’extrême complexité des relations humaines et leurs contradictions. Schopenhauer comparait les hommes à des porcs-épics, dans une célèbre parabole à laquelle Freud fit écho. L'hiver, ces mammifères rongeurs oscillent entre deux tourments : trop éloignés les uns des autres, ils pâtissent du froid ; trop proches, ils profitent de la chaleur réciproque mais se blessent mutuellement avec leurs longs piquants. Ou les piqûres ou le froid. De la même manière, les hommes ont du mal à trouver une distance relationnelle satisfaisante, qui les préserve d’une solitude froide où ils risquent de se morfondre et, simultanément, d’une proximité envahissante qui menace de les étouffer. Si leur tendance grégaire et leur besoin de vie sociale les poussent les uns vers les autres, leurs difficultés à vivre ensemble, comme des prochains et des semblables, les séparent. Entre inclusion enfermante et exclusion exilante, tels des funambules, ils marchent sur un fil.
        Le concept de société inclusive renvoie à la quête, impossible mais nécessaire, d’une « bonne présence » à l’autre, dans un espace qui nous garde ensemble. Sans défenses acérées. Avec et malgré les menaces du voisinage et les dangers de l’éloignement. On est loin d’une fioriture sémantique, d’un simple changement de mot en réponse à une mode. Ce nouveau cadre de pensée sociale interroge puissamment notre forme culturelle, où la maladie, le handicap, la fragilité et la mort sont scotomisés. Il questionne les lieux d’éducation gouvernés par la norme, le niveau et le classement. Il remet en cause les milieux professionnels arc-boutés sur des standards. Il bouscule la communauté sociale, soumise aux principes de conformité et d’utilité, fracturée par un schisme entre des citoyens préservant leurs exclusivités et les autres, plus fragiles, qui semblent encombrer et répondre à une certaine fatalité.
        Les liens avec les plus vulnérables se détournent. La valeur du nous se délite et l’inhospitalité s’installe. Le visage d’un exclu, exposé à la négation, fait-il naître encore en soi un sentiment de responsabilité ? Sa déshérence interpelle-t- elle les désirs d’esquive et d’abandon ? L’absurde est aux portes d’une société appauvrie en solidarité, où l’on privilégie la petite monnaie de ses avoirs et intérêts individuels, dont la défense absorbe la plus grande part de l’énergie. Ce culte de l’avoir creuse des gouffres qu’il ne parvient pas à combler, laissant chacun seul avec ses fragilités, ses luttes et ses peurs.
        Peut-on se résigner à cette réalité abrupte, la fuir comme les rats quittent un navire et se retirer sur son Aventin ? Agir sur elle requiert des sauts créatifs, des audaces transfiguratrices : un esprit d’utopie prenant appui sur le réel pour le transformer, le transcender.
        La vie de la Cité ne peut pourtant se jouer à huis clos, toutes portes fermées. Chacun a le droit inaliénable d’y prendre part, toute sa part, en bénéficiant, autant que de besoin, d’aides, de médiations ou d’accompagnements.
Chimère, ce nouvel ordre inclusif ? Nous ne le croyons pas. Suscité et accompagné, l’insoumission et l’espérance qu’il porte finiront par faire leur chemin en dépit des obstacles.
        Les rapports et recommandations des instances nationales et internationales appuient cette mutation que notre société toute entière est mise au défi d’effectuer. Ils demandent aux Gouvernements de reconsidérer les politiques et programmes éducatifs, sociaux et économiques, indissociablement concernés ; de revoir les dispositions prises pour le respect et l’application des lois, en danger de devenir des rites incantatoires ; de cerner les obstacles, afin de planifier des actions susceptibles de les réduire et de les supprimer.
Tant qu’il y aura des classés et des déclassés, des glorifiés et des humiliés, le mot évolution restera dénué de sens, car il suppose de cheminer avec les plus fragiles, non de se complaire entre soi. Il y a urgence d’un élargissement de l’espace public à tous : hors de cet espace, on se trouve hors des limites de l’égalité face aux droits.
        Une société inclusive est une société sans privilèges, exclusivités et exclusions. Sans hiérarchisation. Sans ligne Maginot pour « se protéger » de ceux qui font l’épreuve d’un dysfonctionnement de leur corps ou de leur esprit et épuisent leurs forces à résister au danger de néantisation. Ils n’ont pu choisir leur destin ; ils l’auraient souhaité mais ils n’ont pas eu cette latitude. Nul n’a le droit de les dépouiller de leur part légitime du patrimoine commun ; de les priver du droit à avoir des droits.

         Etre inclusif n’est donc pas faire de l’inclusion, pour corriger a posteriori les dommages des iniquités, des catégorisations et des ostracismes. C’est redéfinir et redonner sens à la vie sociale dans la maison commune, en admettant, que chacun est légataire de ce que la société a de plus précieux ; que l’humanité est une infinité de configurations de vie et une mosaïque d’étrangetés ; que la fragilité et la modestie ne sont pas synonymes de petitesse ; qu’il ne suffit pas aux hommes de venir au monde et que, jusque dans leurs plus secrets replis, ils désirent se sentir exister ; que l’équité et la liberté constituent le ciment d’une communauté humaine.

         L’enjeu est de taille. La transformation des esprits et des pratiques prendra du temps mais la nécessité est là : amender la terre pour en permettre l’accomplissement. Pire que l’indignation est la résignation. Pire que les éclats de voix sont l’habitude et l’indifférence. Jamais il ne faut se guérir du mal des autres.