Entourer les porteurs de handicap de charité, sollicitude, soin, a constitué, jadis, une avancée certaine. Comprendre que, malgré, où à cause de leurs caractéristiques psychiques et/ou physiques, il s’agit d’humains comme les autres, marqua à son tour une nouvelle avancée. On a cessé de les nommer « difformes » pour les désigner par « handicapés » et, depuis peu, « personnes en situation de handicap » ou encore « personne avec handicap » - appellations spécifiques qui ne désignent pas un personnage identique, dont l’histoire reste à faire.

Une vision renouvelée - nouvelles revendications

Cependant, d’anciennes représentations subsistent. Même sous de nouveaux oripeaux, elles persisteront encore longtemps. Mais nombreux sont les individus, les groupes, les publications qui préconisent une vision renouvelée du handicap et de ses porteurs. Également forte est la revendication d’un nombre croissant de ces personnes qui revendiquent des droits nouveaux ou peu pris en compte jusque-là, y compris en matière d’orientation sexuelle et de préférence politique. Le champ du handicap est un champ mouvant, animé, composite.

C’est pourquoi il importe que les désignations et diagnostics suivent cette évolution, ratent le moins possible les trouvailles et les innovations, n’escammotent pas des réalités effectivement complexes, bref n’enfoncent pas les personnes sous des étiquetages aussi péremptoires qu’impropres, inadéquats.

Les personnes en situation de handicap ne détiennent pas l’exclusivité des difficultés

Soit l’appellation « personnes différentes ». Curieuse dénomination, en vérité. Elle n’est pas sans rappeler la pittoresque expression : « les gens de couleur » dont se servent ceux qui tiennent à ne pas paraître racistes - comme si eux-mêmes étaient translucides ! Or ces personnes handicapées ne sont différentes que vis-à-vis des personnes dites valides qui, à leur tour, diffèrent des personnes handicapées. Les unes sont corrélées aux autres. Ce qu’il faut entendre c’est qu’il n’y a pas un modèle unique et indépassable par rapport auquel seules existeraient des exceptions plus ou moins malheureuses.

Il existe des modalités hétérogènes d’humanité, de genre de vie, d’ambition et de dépression. Y compris au sein des valides - qui le sont passablement pour certaines activités, moins pour d’autres et pas du tout pour d’autres encore. Les personnes en situation de handicap ne détiennent pas l’exclusivité des difficultés. Telle est une des leçons inédites des temps actuels. Il est temps d’en prendre acte.

De l’handicap du regard vers l’intelligence de la pensée...

Ce n’est donc pas de charité, ni de compassion, ni d’apitoiement que le handicap a aujourd’hui besoin mais d’intelligence et de pensée, d’analyse aussi fine que possible, de co-construction du sens historique et par conséquent changeant de ce que sont le handicap et la normalité. L’enjeu est bien d’accompagner les personnes en situation de handicap - autant que les personnes valides qui, inquiètes devant leurs multiples déficiences personnelles, ont tendance à déverser celles-ci sur les seules personnes d’en face.

Saül Karsz
Sociologue - Philosophe - Professeur à la Sorbonne